Instauration et Errements du multipartisme au Zaîre

Récit de feu Gérard KAMANDA WA KAMANDA

 CONTEXTE ZAIROIS DE L'EPOQUE :

- Abolition du parti unique, sans une véritable réforme constitutionnelle

- Instauration d’un multipartisme qui n’affecte réellement ni la personnalisation du pouvoir, ni le système autocratique de gouvernement,

- Incohérences et contradictions de l’opposition, effervescence contestataire….

 

"

               En novembre 1989, à l’issue des travaux des « Assemblées générales préparatoires » du 4ème Congrès du Parti-Etat et de la tournée effectuée à l’intérieur du pays, je rédige au nom du Secrétariat général du Parti un rapport sur l’état d’esprit des populations de plus en plus indifférentes au système, en raison de l’inadéquation entre le discours politique et la pratique, sur le défaitisme grandissant et la lassitude des cadres  qui ne semblent plus croire au système - du fait de la non-récompense du mérite - ainsi      que sur la nécessité de faire droit aux revendications relatives à l’ouverture démocratique et au pluralisme politique. Le rapport est aussitôt transmis au Chef du Parti, Chef de l’Etat.

            Le Président Mobutu, qui ne semble pas convaincu du bien fondé du rapport de ses collaborateurs, décide à la fin du mois de décembre 1989 d’entreprendre lui-même une tournée de « Consultations populaires » pour s’en convaincre et parcourt à cet effet, pendant 3 mois, l’ensemble du pays.

            Persuadé que ces consultations ne donneraient pas un résultat différent des conclusions du rapport du Secrétariat général du parti, je décide quelques camarades du Comité central du parti, qui étaient membres du groupe des nationalistes progressistes, de rédiger un Mémoire dans lequel nous faisons part au Chef du Parti, Chef de l’Etat de notre intention de quitter le MPR et de créer un parti politique dénommé « Front Commun des Nationalistes », au cas où le multipartisme serait instauré. Dans le même Mémoire, nous donnons notre point de vue sur la situation du pays et les perspectives d’avenir et plaidons pour la démocratisation et le pluralisme politique. Antoine Mandungu Bula Nyati est chargé de lui remettre, en mains propres, ce mémoire.

             C’est qu’en effet, après la signature des « Accords de Gbadolite » en 1987, entre le Président Mobutu et l’U.D.P.S qui, jusqu’à cette date, opérait dans la clandestinité - Accords qui avaient reconnu « le droit aux tendances politiques » au sein du M.P.R  en même temps qu’ils légalisaient l’U.D.P.S et lui permettaient d’avoir des membres au sein du Comité central du parti unique au pouvoir(MM. N’Galula Mpandanjila, Mbwankiem, Kibassa Maliba et Paul Kapita) – je m’étais concerté avec Mandungu Bula Nyati – plus connu sous le pseudonyme de « Tony » pour les uns et de « Carbure » pour les autres, à cause non seulement d’une enfance turbulente de tête brûlée, mais aussi de son caractère fougueux et intempestif – et d’autres camarades pour nous organiser en un Groupe politique distinct en tant que « Nationalistes Progressistes », afin de bénéficier d’un statut analogue au sein du MPR. C’est ainsi que nous avions décidé de créer le « Front Commun des Nationalistes »,  F.C.N en sigle.

              En avril 1990, à l’issue des Consultations populaires et comme il fallait s’y attendre, le Président Mobutu prend la mesure de la volonté de changement de la population, décide enfin d’abolir le parti unique, de « prendre congé du MPR- Parti Etat » dont il avait été pendant plus de 2O ans, non seulement Président, mais aussi « Organe central de décision et de contrôle » et d’instituer le multipartisme à trois.

              Les 3 partis retenus sont le MPR, redevenu « fait privé », l’U.D.P.S du triumvirat Tshisekedi-Lihau-Kibassa, et le F.C.N.

 

                Immédiatement après l’instauration du multipartisme à trois, un 4ème parti fut créé : le Parti Démocrate Social Chrétien, en sigle P.D.S.C. Le débat pour le multipartisme intégral était lancé.

 

                L’abolition du parti unique, la proclamation du multipartisme et l’instauration de la démocratie ne sont pas immédiatement suivies de changement constitutionnel et de réformes politiques conséquentes. L’Assemblée nationale est saisie d’une simple révision constitutionnelle portant sur l’introduction dans la Constitution en vigueur d’un nouvel article relatif à l’instauration du multipartisme ! Le système politique ne semble pas concerné par l’abolition du monopartisme et l’instauration du pluralisme politique, dans la tête du Chef de l’Etat ! Les pouvoirs de celui-ci ne sont pas davantage affectés ! C’est comme s’il disait au peuple : « Vous vouliez le multipartisme et la démocratie ? Eh bien, je vous les accorde ! Et maintenant la vie continue » !

 

                Persuadé, connaissant ses méthodes, que le Président Mobutu saisirait la première occasion pour dresser des obstacles à l’instauration effective et au fonctionnement efficace du pluralisme politique proclamé, je convainc Mandundu  de proposer au Chef de l’Etat la constitution d’un Gouvernement d’Union Nationale – dont la primature reviendrait à l’U.D.P.S - avec les 4 partis existant, pour conduire les réformes rendues nécessaires par l’abolition de l’ordre politique ancien et conforter la mise en place d’un nouvel ordre politique. Au cours d’une rencontre à Gbadolité, le Chef de l’Etat nous dit qu’il approuve la proposition et nous demande de consulter les autres partis et de lui faire connaître leur réaction.

 

                Je voudrais dire ici, en passant, que l’une des causes de la longévité au pouvoir de Mobutu réside, sans doute, dans le fait qu’il n’évitait pas ses adversaires politiques, ni les personnes qui ne pensaient pas comme lui. Bien au contraire, il les approchait facilement, acceptait volontiers leurs idées et souvent les invitait à les mettre en pratique avec lui. Une fois qu’il les avait avec lui, il s’arrangeait pour torpiller ce qu’ils avaient entrepris avec son accord ! Mais si l’opposition zaïroise avait fait preuve de plus de cohésion, de plus de cohérence dans sa stratégie, de plus de lucidité et de savoir-faire, elle aurait pu, très tôt, changer le cours des évènements dans notre pays.

 

                Son intransigeance aveugle et sa rigidité, au moment où il fallait jouer la souplesse et une souplesse proche de la compromission, au moment où il fallait jouer la fermeté, alliées à l’absence totale du sens de l’Etat dans le chef de certains de ses principaux acteurs, lui ont fait manquer beaucoup de rendez-vous majeurs. Elle assume aussi une grande part de responsabilité dans la durée, exagérément longue, de la transition démocratique au Congo-Zaïre, dans le processus inachevé de changement et dans l’affaiblissement de l’Etat.

 

                Au début du mois de mai 1990, je me rendis à la résidence d’Etienne Tshisekedi, à Limete  , pour lui dire à quel point il nous paraissait important de constituer rapidement un Gouvernement d’Union Nationale pour conduire le processus de démocratisation et enlever ainsi au MPR, même devenu « fait privé », la direction du pays.

 

                Il me reçut à 17H00. Après mon exposé, il m’opposa une fin de non-recevoir catégorique.

 

                Selon Tshisekedi, il fallait « laisser la situation se dégrader et Mobutu s’empêtrer dans ses contradictions, jusqu’à l’explosion finale ».

 

                A la question de s’avoir s’il fallait laisser la population faire les frais des erreurs d’hommes politiques, voire de leur cynisme, il me répondit : « Ce peuple aussi est responsable de la dictature de Mobutu. Il a beaucoup dansé à sa gloire. Il n’a qu’à souffrir lui aussi pour découvrir la nécessité du changement » !

 

                Je lui demandai ensuite s’il était persuadé que l’explosion finale l’épargnerait. Il hocha la tête et me dit : « Mon cher Gérard, tout cela c’est de l’intellectualisme » !

 

                Je me rendis ensuite au siège du P.D.S.C où je m’entretins avec feu Joseph Ileo, Président du parti et M. Kititwa Tumansi B.N. Ils acceptèrent d’emblée l’idée d’un Gouvernement d’Union nationale, en insistant particulièrement sur la nécessité de confier la primature à Tshisekedi. Comme je le dirai plus tard, en septembre 1991, au Président de la République, au cours d’une réunion regroupant les Forces Démocratiques Unies, FDU, plate-forme réunissant les partis de la mouvance présidentielle et le Bureau de l’Union Sacrée de l’Opposition, USOR, au Palais de marbre à Kinshasa, il y avait une symbolique de réconciliation nationale à voir Tshisekedi occuper la primature et Mobutu, la présidence de la République, pendant la période de transition. Mais, dès cette époque déjà, feu Joseph Ileo était convaincu que Tshisekedi n’était pas capable d’assumer avec efficacité les fonctions de Premier Ministre. Mais comme Tshisekedi était populaire auprès des masses, Ileo estimait qu’il fallait lui confier la charge de Premier Ministre, Chef de Gouvernement pour permettre à la population de découvrir ses limites, afin de mettre fin au mythe. 

           

                  Aussitôt mon entretien terminé avec les dirigeants du P.D.S.C, j’allai chez Mandungu Bula Nyati pour lui faire part des réponses obtenues aussi bien de l’U.D.P.S que du P.D.S.C. Je le trouvai en pleine conversation avec deux autres membres éminents de l’UDPS : Kibassa Maliba et Kadima. Après avoir pris connaissance de la réponse de Tshisekedi, Kibassa et Kadima nous firent comprendre qu’il ne partageaient pas le point de vue de leur collègue. Kibassa nous demanda d’attendre plutôt la réponse du Comité Directeur de l’U.D.P.S auquel il allait soumettre le problème, le lendemain. Au terme d’une longue discussion au cours de laquelle nous tentions de cerner tous les aspects du problème, nous nous quittâmes vers 2 heures du matin.

 

                  Effectivement, le Comité-Directeur de l’U.D.P.S se réunit le lendemain pour débattre de la question. Sur 22 membres qui composaient alors ce Comité, 21 furent d’accord sauf un, Tshisekedi. Un comité de rédaction présidé par feu Birindwa Faustin fut mis en place pour rédiger le rapport. Avant la sortie de ce rapport et la publication de la position de ce parti, Tshisekedi, qui en connaissait bien entendu le contenu, tint une conférence de presse pour annoncer que l’U.D.P.S refusait de participer à un Gouvernement d’Union Nationale avec les autres partis.

 

                   C’est ainsi qu’en 1990, après l’abolition du parti unique et l’instauration du multipartisme, il ne fut pas possible de mettre en place un Gouvernement d’Union Nationale qui eut pu conduire le processus de démocratisation, introduire des réformes fondamentales qu’attendait le peuple, y compris l’élaboration d’une nouvelle Constitution prenant en compte les aspirations du plus grand nombre. Ce processus fut reporté de deux ans, pour être finalement pris en charge par la Conférence Nationale Souveraine en 1992.

 

                      Entre temps, toutes ces contradictions et les flottements constatés dans le chef des forces de changement démocratique firent le jeu de Mobutu qui reprit la situation à son avantage et multiplia les obstacles à l’instauration effective du pluralisme politique – attitude que je qualifiai plus tard dans un article de « Constance dans l’inconstance du pouvoir » - face à un peuple qui ne croyait plus en sa capacité de conduire une autre politique, ni à celle de son régime de générer l’espoir.

                 

                      Le multipartisme avait été proclamé, mais la Constitution-qui n’avait pas été changée – continuait à confier au Chef de l’Etat tous les pouvoirs.

 

                     Alors va commencer, dans le pays, une effervescence contestataire à large échelle, organisée et entretenue par l’Union Sacrée de l’Opposition,  qui ne prendra fin qu’avec la tenue de la Conférence Nationale Souveraine, en 1992.

 

 

Gérard KAMANDA Wa KAMANDA

Extrait des mémoires à paraitre

Nos horaires d'ouverture

lun.-ven. :

09:00  - 18:00 

Nous attendons avec intérêt, de recevoir de vos nouvelles.